1 — Patients spéciaux
Un patient « spécial » est tout patient dont une condition médicale, cognitive, comportementale ou physique modifie significativement la prise en charge dentaire usuelle.
Catégories à reconnaître
- Troubles du neurodéveloppement — autisme, déficience intellectuelle (Sdr de Down), paralysie cérébrale.
- Lésion cérébrale acquise — TCC, AVC.
- Pathologie psychiatrique — psychoses, névroses, anxiété/phobie sévère du soin dentaire.
- Démences — Alzheimer, Parkinson.
- Maladie systémique grave — insuffisance cardiaque congestive, angor instable, cancer, transplanté, VIH.
- Anomalies craniofaciales — Sdr d'Apert, fente palatine.
- Maladies congénitales — hémophilie et autres coagulopathies.
- Incapacité physique — polyarthrite rhumatoïde sévère.
Rôle du médecin dentiste — 5 étapes
- Identifier le patient comme « spécial ».
- Demander la collaboration du responsable / aidant.
- Solliciter le médecin traitant chaque fois que nécessaire.
- Diagnostiquer, structurer et traiter l'ensemble des problèmes de santé orale.
- Traiter ou référer selon les compétences et moyens.
Complexité du plan de traitement
Elle dépend de quatre paramètres :
besoins thérapeutiques,
niveau de collaboration,
capacité d'HO efficace,
disponibilité du responsable.
2 — Sédation et anesthésie
Cinq niveaux par escalade croissante : on commence toujours par le moins invasif.
| Niveau | Méthode | Avantages | Limites |
| 1. Iatrosédation | Non pharmacologique — hypnose, relaxation, thérapie comportementale. | Basée sur la relation de confiance. Aucun médicament. | Demande temps, patient minimalement coopérant. |
| 2. N₂O + O₂ | Mélange équimolaire inhalé (MEOPA). | Efficace, réversible, début/fin rapides. | Exige respiration nasale ; fuite si non coopération ; toxicité reproductive et tératogène possible. |
| 3. Sédation orale | Benzodiazépines per os. | Efficace, économique, simple. | Chez patients très agités, la dose thérapeutique se rapproche de la dose toxique. |
| 4. Sédation IV | Benzodiazépines, barbituriques, opiacés, propofol. | Titration fine, profondeur contrôlable. | Coût additionnel ; anesthésiste obligatoire. |
| 5. Anesthésie générale | Bloc opératoire. | Permet traitements complexes/multiples en une séance. | Peser coût / bénéfice / morbidité. |
3 — Séquençage du plan de traitement
Cinq facteurs structurent la chronologie des soins chez le patient spécial.
1. Disponibilité et transport
- La faisabilité du traitement dépend de la disponibilité du responsable.
- Conditionne le timing, la fréquence et la durée des consultations.
2. Nécessité d'anesthésie générale
- Minimiser le nombre de passages au bloc.
- Regrouper tous les soins prévus en une seule session.
- Bloc opératoire : coût élevé, risque, défi logistique.
3. Soutien du responsable
- Transport jusqu'au cabinet.
- Communication relais entre praticien et patient.
- Soins d'hygiène orale quotidiens à domicile.
- Administration de la médication.
4. Collaboration du patient
- Commencer par les traitements les plus simples.
- Traitements complexes seulement après avoir confirmé un niveau de collaboration approprié.
5. Tolérance du patient
- Les restaurations multiples peuvent être impossibles.
- Anxiété, perception, tolérance physique limitée.
- Si AG nécessaire, elle intervient après avoir fait tout ce qui est faisable en clinique.
4 — Conditions spécifiques
Patients à problèmes cognitifs
- Diagnostiquer d'emblée le niveau de collaboration.
- Investir massivement en prévention.
- HO quotidienne, conseil et analyse diététique (avec le responsable).
- Patient non coopérant → AG.
Lésions cérébrales acquises
- Prise en charge proche des troubles cognitifs.
- Niveau de collaboration variable dans le temps.
- Au départ : se limiter aux traitements palliatifs et aigus.
Sclérose en plaques
- Évolution vers paralysie flasque → difficultés de transfert.
- Patient se fatigue rapidement : séances courtes.
Coagulopathies graves
- Principales : hémophilies A et B, maladie de von Willebrand.
- Patients hypocoagulés.
- Antifibrinolytique en post-opératoire (acide tranexamique).
- Évaluer l'INR avant chirurgie.
SIDA et HIV
- Diagnostiquer la progression par les manifestations orales.
- Lésions repères : sarcome de Kaposi, candidose, leucoplasie orale chevelue, maladie parodontale.
- L'hygiène orale est cruciale.
- Contrôle évalué par : charge virale et compte CD4.
- Antibioprophylaxie si neutrophiles < 1000/mm³.
5 — Cancer oral
Types histologiques
- Carcinome spinocellulaire (= épidermoïde) — le plus fréquent.
- Plus rares : mélanomes, lymphomes, sarcomes.
- Métastases — rares, principalement mandibulaires.
- Primitifs qui métastasent à la mandibule : sein, poumon, rein.
Facteurs de risque
- Tabac.
- Alcool.
- Carcinogènes et UV (exposition solaire — lèvre).
- Mutations génétiques.
- Pathologies pré-existantes : candidose chronique, HSV1, HPV, HIV, EBV, immunodépression, irritation chronique.
- Facteurs adjuvants : mauvais état bucco-dentaire et nutritionnel.
Rôle du MD — 3 axes
1. Éducation du patient
- Diagnostic précoce → visites fréquentes.
- Information sur le risque et les attitudes préventives.
- Brochures en salle d'attente.
2. Histoire générale
- Identifier les facteurs de risque.
- Attention au sous-diagnostic par information déformée.
- « Vous fumez ? » vs « avez-vous déjà fumé ou été en contact avec un tabac quelconque ? » — préciser type, quantité, période.
3. Examen clinique
- Inspection cervico-oro-faciale.
- Renforcer la motivation.
- Documenter — localisation et taille.
Stratégies de prévention
| Barrière de protection | Effets cumulatifs de l'exposition solaire. Éviter les heures de plus fort rayonnement. SPF minimum 15. |
| Sevrage tabagique | Informer, encourager les stratégies de sevrage. |
| Habitudes saines | Alimentation, exercice régulier, espérance de vie de meilleure qualité. |
Plan de traitement chez le patient avec cancer oral
- Consultation dentaire avant le début du traitement oncologique.
- Information sur les effets adverses oraux transitoires.
- Éliminer tous les foyers infectieux avant radio/chimio : parodontaux, périapicaux, péricoronarites.
- Édentés totaux : kystes, racines, dents incluses, candidoses, exostoses.
- Pendant le traitement : baisse des soins d'HO, modifications salivaires.
- Risque de caries post-radiques.
- Évaluer une réduction d'amplitude des mouvements.
- Le pronostic oncologique conditionne le type de réhabilitation.
- Réhabilitation prothétique : peut nécessiter remplacement de dents, os et tissus mous.
6 — Dépendance (alcool, substances)
La dépendance pose des difficultés à accepter, recevoir ou achever un plan de traitement. Elle peut imposer de différer, limiter ou modifier la prise en charge.
Recueil de l'histoire
- Révéler les problèmes psychosociaux associés.
- Identifier les pathologies associées.
- Identifier les effets latéraux des substances.
- Identifier les interactions médicamenteuses potentielles.
- Signes orientant : soif excessive, antécédent de caries extensives, pathologie cardiovasculaire.
Examen extra-oral
- Érythème palmaire et facial.
- Angiomes stellaires (« araignées vasculaires ») et télangiectasies.
- Œdèmes périphériques, aspect œdémateux du visage.
- Ictère (peau, muqueuse, sclères).
- Rhinite, lésions du septum, brûlures lèvres/face.
- Mydriase ou myosis, érythème oculaire.
- Points de ponction veineuse.
- Coloration des doigts.
- Tremblements des mains.
Examen intra-oral
- Sécheresse des lèvres et de la bouche.
- Chéilite angulaire.
- Candidose.
- Signes de coagulopathie : pétéchies, ecchymoses.
- Ulcérations persistantes.
- HO déficiente : gingivite, parodontite, caries radiculaires.
Implications thérapeutiques
A. Métabolisme imprévisible
- Maladie hépatique : tolérance augmentée aux anesthésiques, sédatifs, hypnotiques.
- Métabolisme réduit → dose thérapeutique devient toxique.
- Mélanges licites/illicites : effets désastreux.
- Éviter AINS antiagrégants en cas de dysfonction hépatique — risque hémorragique.
- Paracétamol : risque d'anémie, granulocytopénie ; prolonge l'effet de l'alcool.
B. Maladies infectieuses, endocardite, déficits
- Toxicomanes IV : risque accru HBV, HCV, HIV, EBV.
- Risque accru d'IST.
- Régime déséquilibré : déficit acide folique, vit B1, malnutrition, anémie.
- Immunodépression, retard de cicatrisation, infections persistantes.
- Prémédication antibiotique en chirurgie : risque de septicémie.
- Antimicrobiens topiques avant tout acte invasif.
C. Problèmes psychologiques
- Anxiété.
- Difficultés cognitives.
- Comportement antisocial.
- Troubles affectifs.
- Atteinte neurologique permanente possible — amnésie, démence.
7 — Douleur orofaciale neurologique
Différenciation entre douleur nociceptive, neuropathique et nociplastique, puis classification structurée des douleurs neuropathiques orofaciales.
Définitions de référence
Définition anatomique. Douleur associée aux tissus mous ou durs de la tête, de la face ou du cou.
Définition physiologique. Douleur et dysfonction affectant la transmission motrice et sensorielle du système trigéminal.
| Type | Mécanisme | Exemples |
| Nociceptive | Activation normale de nocicepteurs par lésion tissulaire. | Carie, pulpite, douleur musculaire. |
| Neuropathique | Lésion ou dysfonction primaire du SN (SNC/SNP). | Névralgie du V, post-herpétique, post-traumatique. |
| Nociplastique | Nocicepteurs activés par action centrale (IASP 2017). | Fibromyalgie, certaines DTM. |
Étiologie de la douleur neuropathique
Mécanismes périphériques
- Traumatisme — extraction, chirurgie implantaire, orthognathique.
- Démyélinisation — sclérose en plaques ou compression (tumeur, conflit vasculaire).
- Infections.
Mécanismes centraux
- Altérations du faisceau spinal du trijumeau.
- Altération du système inhibiteur descendant.
- Sensibilisation centrale (cellules gliales, inhibition du système opioïde endogène).
Caractéristiques cliniques
Primaires — adjectifs
- Choc électrique (≈53 %).
- Brûlure / ardent (≈54 %).
- Démangeaison (≈48 %).
- Coupure.
- Douleur en éclair (shooting).
- Intense / vive (bright).
Secondaires — phénomènes sensitifs
- Engourdissement.
- Hyperalgésie.
- Paresthésie.
- Allodynie.
- Dysesthésie.
Classification
Première dichotomie
Continue (constante, avec fluctuations)
vs épisodique (rémission complète entre épisodes).
A. Douleurs épisodiques
A.1. Névralgies paroxystiques. Douleur soudaine, brève, intense, type choc électrique/brûlure/coup de poignard, sur le trajet du nerf. Typiquement unilatérale. Déclenchée par stimuli mineurs.
- Névralgie du trijumeau — la plus fréquente.
- Autres : glossopharyngien, facial (intermédiaire), laryngé supérieur (X), occipital.
⚠ Drapeaux rouges
- Douleur atypiquement prolongée, ou se transformant en brûlure entre épisodes.
- Douleur bilatérale.
- Hypoesthésie, paresthésie, dysesthésie ou anesthésie associées.
- Perte de force musculaire ou paralysie.
- Patient jeune.
→ Suspecter lésion intracrânienne ou maladie neurodégénérative.
Diagnostic différentiel — névralgie du V
| Avec | Indices |
| Douleur dentaire odontogène | Tests pulpaires reproductibles à l'identique. Période réfractaire après paroxysme névralgique. Anesthésie dentaire peut induire en erreur. |
| Douleur musculaire masticatrice | Douleur névralgique bien localisée, disproportionnée au mouvement. Douleur musculaire moins localisée, proportionnelle au mouvement. Palpation tranche. |
A.2. Douleur neurovasculaire. Symptômes neurologiques + altérations gastro-intestinales et psychologiques (ex. migraine).
B. Douleurs continues
Présence constante avec fluctuations. Provoquée/aggravée par stimuli normaux. Absence de cause somatique.
B.1. Médiation périphérique.
- Syndrome de la bouche brûlante — brûlure chronique langue/lèvres, sans cause locale (infection, trauma, xérostomie) ni systémique. Diagnostic d'exclusion strict.
- Dysesthésie occlusale — perception d'occlusion incorrecte > 6 mois, sans corrélation physique. Ne jamais corriger ce qu'on ne voit pas.
- Douleur dento-alvéolaire persistante — ≥ 8h/j, > 15j/mois, > 3 mois. Antécédents fréquents d'endo/extraction. Tests pulpaires sans effet sur la douleur.
- Neuropathie par compression — anesthésie, paresthésie, dysesthésie, hyperesthésie sur le trajet. Importance de l'orthopantomogramme.
- Douleur neuritique
- Neurite périphérique — la plus fréquente : paralysie de Bell (nerf facial).
- Herpes Zoster — neurite virale. Douleur unilatérale, brûlure ou choc. Lésions cutanées 4–5 j après. Rameau ophtalmique du V le plus atteint.
- Neuropathie trigéminale post-traumatique douloureuse — traumatisme identifiable 3–6 mois avant. Causes : extraction 3M, ortho-chir, neurochir, ORL, RT.
B.2. Médiation centrale.
- Douleur par désafférentation.
- Neuropathie trigéminale post-herpétique — ≥ 3 mois après HZ aigu, même territoire. Allodynie fréquente.
- Maintenance via SNS.
- Polyneuropathie métabolique.
Traitement — selon l'étiologie
| Étiologie | Approche |
| Traumatisme | Thérapie manuelle, électrique (controversé), complexe B + anticonvulsivants. |
| Démyélinisation | Anticonvulsivants + biothérapies. |
| Compression | Décompression chirurgicale + séquelles. |
| Infection | Antiviral hautes doses (~7 j) + anticonvulsivants + physio. |
| Altération centrale | Antidépresseurs, anticonvulsivants, cannabinoïdes. |
Idées-clés
- Histoire clinique détaillée : localisation, caractérisation, symptômes associés.
- Histoire médicale + examen + EAD pour exclure les causes somatiques.
- Travail multidisciplinaire (neurologue) ou orientation vers le médecin de famille.